Arrive toujours le moment où il faut se débarrasser du mort. Ce n'est pas chose facile... Faut-il ranger le cadavre encore chaud dans une housse plastique glissée en loucedé dans la benne des objets périssables ? Faut-il le déposer aux portes de la déchetterie, ou l'abandonner sur le parvis de l'église, comme les moutards du moyen-âge ? Délicat de convaincre le cerbère de la maison poubelle, même en lui glissant un petit billet. Ce gars-là ne mettra ni sa vie, ni son boulot en jeu. L'une comme l'autre ne valent pas que la petite bille de la roulette tombe sur le mauvais trou... Il n'est pas là pour rendre service au premier croque-mort qui passe... Le vilain vous demandera de faire le tri, de séparer le bon grain de l'ivresse (?), exigera vos papiers d'identité, votre bulletin de naissance. Votre pédigrée s'inscrira sur le tableau des admissions, votre signature fera acte de foi. Vous aurez de la chance si ce chafouin ne vous demande pas de mettre vos empreintes sur l'agenda du jour, et si le machab n'est pas conforme aux normes en vigueur, vous serez poursuivi, renvoyé à vos pénates, accusé d'être l'assassin du 26... Quant au ratichon, y'a belle lurette que la charité chrétienne a quitté le presbytère...
Peut-être devra-t-on découper soigneusement l'objet du délit en petits bouts, donner les abbats aux chats, les encombrants osselets aux chiens, pour ne conserver que les morceaux de choix. Les vieux livres sur l'étagère de l'Oncle Eustache, les tableaux du dimanche, peints par Papa Poule, l'odeur bizarre des cigarettes de la cousine Marie-Jeanne, la corde de pendu qui porte bonheur, les galettes de cire des chanteurs morts, les bijoux de famille, le collier de la reine...
Où rangera-t-on la cervelle de moineau. La mémoire de poisson rouge, les neurones en jachère ? Le goût étrange de la poésie, le son du violoncelle, la sirène qui donne l'alerte, les grains de riz aux mariés, les crayons ou les gommes , Gardera-t-on les bonnes fées du berceau, les mégères du théâtre d'ombres, les mères tutélaires, les femmes létales, ou la pt'ite enfant d'Marie que m'a soufflé l'évèque...
Les morts du cimetière, les inconnus au tombeau, les martyres de la cause, les peits suicidés, les enfants du Bataclan, et des terrasses, font la nique aux vivants. On les porte par-devers soi, déjà comme des souvenirs. Ils nous encombrent, charrient des fleuves de larmes, de morve au bout du nez, aux coins des yeux, dans les replis de notre conscience.
Il ne reste plus alors, qu'à aligner les mots, tisser le fil de soi, araignée des mauvais jours, ou fauvette rieuse des matins heureux.
13 novembre.
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