De l'autre côté de la rivière, il y a des gens, qui, comme moi, vivent au jour le jour. L'été, au petit matin, ils ouvrent grandes les fenêtres, peut-être pour écouter le chant des piafs, profiter des premiers rayons, ou faire sécher plus vite les cauchemards de la nuit. L'hiver, ils allument les loupiotes. D'abord dans la cuisine, puis le salon attenant, où des ombres traversent mon champ de vision. Les ampoules au plafond, ressemblent à ces feux follets qui tremblotent dans les allées du cimetière, diffusent une lumière de fin de vie qui filtre au travers des rideaux en crochet, le signe que ces gens-là ne sont pas de première jeunesse.
Voilà l'odeur du café, de la première cigarette, du journal de la veille qu'on feuillette distraitement, celui qui servira à enrober les épluchures du frichti de midi, toutes ces banalités qui sèment les petits cailloux de la journée à venir. Voilà que Monsieur compte les petites pilules, pense au médecin de famille qui voudrait bien vérifier cette cicatrice d'un amour de jeunesse, jamais refermée. Voilà que Madame pense au rendez-vous chez le coiffeur, la tête mise en plis au chaud sous le casque, qui lui enlève tous ses soucis... Je sais qu'en fin d'année, les guirlandes feront des couleurs sur les murs, qu'un père noël en carton se suspendra sur le balcon, comme le pendu de la fable. mais je ne peux deviner s'ils s'offriront des cadeaux (la cravate de chez Monoprix, ou la crème de nuit Sephora), je ne sais s'ils s'embrasseront sous le gui, en faisant pèter une roteuse plus haut que leur cul, si les enfants viendront prendre le dessert avant de retourner vite fait à leurs affaires. On ne peut pas tout savoir... Et si l'on savait tout, On s'arracherait les oreilles chantait le grand Ferré, dans un opus oublié depuis longtemps.
N'allez pas croire que je passe mon termps à mater mes semblables... Pas plus que je m'en irai cancaner autour du moloch où l'on jette les bouteilles vides, et les plastocs, parce qu'il faudrait que je trie mes déchets... Je n'ai aucune envie de prendre la barque, et de traverser la rivière... A chacun son Styx
Le trou de serrure.
(Extraits)